
CANCER , QUAND LES SOIGNANTES DEVIENNENT PATIENTES :
UN DÉFI à L’INTERFACE du SOIN,
du TRAVAIL et des ORGANISATIONS
Soignantes, cancer et travail : un chantier qui reste à ouvrir.

CANCER , QUAND LES SOIGNANTES DEVIENNENT PATIENTES :
UN DÉFI à L’INTERFACE du SOIN,
du TRAVAIL et des ORGANISATIONS
Soignantes, cancer et travail : un chantier qui reste à ouvrir.

par
Anne-Marie de Vaivre, Cercle Entreprises et Santé, cofondatrice du Cercle et des UX-Forum® Innovation et Santé Globale ; spécialiste en prospective de la relation au travail & santé globale au travail.
Dr Mario di Palma, Gustave Roussy, oncologue, membre du Comité national Éthique & Cancer
Dr Carline Amiel, Hôpital Foch, médecin coordonnateur du travail, Chef du Département Travail et Santé, cofondatrice du Centre Prévention et Travail

Chaque année en France, près de 10 000 femmes soignantes apprennent qu’elles sont atteintes d’un cancer, alors même qu’elles exercent leur métier au service des patients.
Pourtant, cette réalité demeure largement un impensé de nos organisations.
À l’occasion de la table ronde organisée le 26 mars dernier dans le cadre du Salon Infirmier / People4Health, nous avons croisé nos regards et nos expériences : ceux de la prospective des relations entre santé et travail, de l’oncologie clinique et de la médecine du travail hospitalière.
Un état des lieux lucide qui invite à dépasser l’approche centrée sur la seule alternative aptitude / inaptitude, pour faire vivre la « symétrie des attentions” : un supplément d’âme et une qualité d’attention à la hauteur de l’engagement de celles qui prennent soin des autres, chaque jour.
Le cancer n’est pas seulement une question médicale. Il interroge aussi les relations humaines, le travail, les organisations, le management, la qualité des relations, la prévention et les parcours de vie. C’est à la rencontre de ces regards que se construisent les réponses les plus utiles.
Cancer, attitudes au travail, santé globale des salariés :
une question déjà latente au Cercle il y a dix ans
En novembre 2016, lors d’une réunion interne du Cercle Entreprises & Santé, le Dr Mario di Palma, oncologue à l’Institut Gustave Roussy, posait une question alors totalement d’avant-garde : que fait-on pour les femmes jeunes, en pleine ascension professionnelle et familiale, +lorsqu’un diagnostic prédictif révèle un risque élevé de cancer ? Engage-t-on un traitement anticipé lourd ? Attend-on ? Quels risques accepte-t-on de faire porter à une trajectoire de vie entière — professionnelle et personnelle ? Que leur conseille-t-on ? Comment prendre en compte, dans l’annonce même du diagnostic, ce que cela engage pour leur vie de famille comme pour leur vie de travail ? En tant que professionnels de santé, quelle est la bonne attitude ? En existe-t-il seulement une seule ?
C’était déjà une question de symétrie des attentions – celle que le Cercle porte depuis ses origines : autant d’attention à la personne qu’à la performance, autant d’attention à ce qui se joue dans la vie qu’aux progrès du soin lui-même.
Les avancées médicales contre le cancer ne cessaient de s’accélérer ; dans le cadre de la vie professionnelle, qu’en était-il de l’attention portée aux personnes ? En 2016, la question n’avait pas de réponse simple, certainement pas de réponse unique.- et elle n’en a toujours pas -. La question appelait – et appelle encore – une analyse fine, une écoute spécifique, des expertises croisées, médicales et professionnelles, dans des cadres qui, à l’époque, n’existaient quasiment pas.
Dix ans plus tard, les progrès en détection et en traitement du cancer ont été considérables — les capacités de prédictivité, en particulier, ont profondément changé la donne. Mais le dilemme posé en 2016 demeure, il s’est amplifié et généralisé. La hausse du nombre de cancers chez les femmes jeunes en âge de travailler atteint +63 % sur les trois dernières décennies – une tendance continue qui s’est poursuivie sur la décennie 2016-2026 (+33 % sur la même période chez les femmes de plus de 40 ans) (1). Le défi s’est généralisé, complexifié, et touche aujourd’hui un segment de population essentiel, mais non étudié encore en tant que tel : les femmes, soignantes, et en même temps patientes atteintes de cancer — les femmes qui soignent les autres, et qui deviennent elles-mêmes patientes. Au moins 10 000 femmes, salariées d’établissements de santé du système hospitalier, public ou privé, et du système médico-social ; cela sans même compter les professionnelles officiant sous statut libéral ou autonome.
C’est précisément cet informulé, cet impensé-là, que le Cercle a voulu mettre en lumière — une première en France — avec la table ronde organisée le 26 mars dernier dans le cadre du Salon Infirmier/People4Health « Femmes, soignantes… et en même temps patientes atteintes de cancer : quels parcours de maintien / réintégration au travail, quelle résilience ? ». Entre-temps, le sujet cancer et travail a fortement progressé pour la population générale : guides INCa, charte « Cancer & Emploi » signée par des centaines d’entreprises, référentiel AFSOS, programmes vocationnels aux États-Unis, étude européenne de la Commission en 2024 (2). Mais un segment précis est resté, en 2026, presque entièrement hors champ : celui des soignantes elles-mêmes, qui apprennent leur diagnostic de cancer, alors qu’elles sont en pleine activité, dans leur propre institution-employeur.
C’est ce vide d’investigation et d’analyse que le Cercle Entreprises & Santé a choisi d’adresser frontalement, le 26 mars 2026, au Salon Infirmier / People4Health, avec une table ronde réunissant un oncologue de référence (Gustave Roussy), connu pour son tact et son humanité avec ses patients, et une médecin du travail hospitalière, pionnière dans l’analyse et la mise en œuvre de diagnostics et de solutions de prévention pour les soignantes de son établissement (Hôpital Foch & Centre Prévention et Travail). Cet article restitue les messages essentiels des interventions de la table ronde du 26 mars — et l’appel que nous portions, et que nous continuons de porter.
Un chiffre simple, une réalité massive : 10 000 nouveaux cas par an
En France, le secteur hospitalier et médico-social emploie entre 1,8 et 2 millions de femmes — plus de 75 % des effectifs du secteur. Appliqué à ces effectifs, le taux d’incidence du cancer produit un ordre de grandeur qui ne se discute pas : 10 000 nouveaux cas par an chez les soignantes (3), actrices tous métiers de la chaîne de soin dans les établissements de santé, hospitaliers et médico-sociaux, et cela hors professionnelles du secteur libéral. À l’échelle européenne, la photographie est cohérente : sur les 4,4 millions de personnes diagnostiquées d’un cancer chaque année en Europe, environ 36 % sont en âge de travailler (2). En France, ce sont 400 personnes en activité professionnelle qui apprennent chaque jour leur diagnostic (4).
En panorama général des retours et maintiens en emploi après diagnostic de cancer, des progrès ont été réalisés, mais beaucoup reste à faire. Selon une enquête Drees-Inserm, 66 % des personnes en emploi au moment du diagnostic de cancer le sont encore deux ans plus tard (5). Les statistiques générales sont donc sur une pente positive, même si des progrès sont encore nécessaires ; toutefois, aucune de ces statistiques nationales ou européennes n’isole le sous-groupe des professionnelles de santé. C’est précisément ce que la conférence du 26 mars a voulu commencer à éclairer.
Ce que la table ronde nous a appris
Nos regards se sont croisés avec des éclairages et des apports, distincts et complémentaires.
En vision large, le facteur humain au cœur de l’acte clinique
Le premier éclairage touche à l’expérience clinique et managériale conjointe. L’un d’entre nous, oncologue à Gustave Roussy et responsable d’équipes au sein desquelles plusieurs collaboratrices ont elles-mêmes traversé un cancer, distingue dans sa pratique trois niveaux d’impact du cancer dans la vie quotidienne et professionnelle, impacts que l’on a trop souvent tendance à confondre.
Syndrome du VIP : À cela s’ajoute une mise en garde sur ce que l’on peut appeler le syndrome du VIP — cette tentation, fréquente en milieu hospitalier, de vouloir « bien faire », « mieux faire » avec une collègue malade en s’écartant des pratiques habituelles : en fait une attitude qui conduit le plus souvent à faire moins bien. La soignante-patiente n’a pas, en réalité, des besoins différents d’une patiente ordinaire. Ses connaissances médicales ne la protègent pas des effets psychologiques de la maladie ; elles peuvent même, les rendre plus aigus, parce qu’elle sait avec trop de précision ce qui l’attend, ce qui peut l’attendre
Santé globale et travail des soignantes-patientes : la prévention, première brique d’une gestion attentive du capital humain
Le deuxième apport vient du terrain de la médecine du travail, d’un exercice de vingt années en milieu hospitalier, pour les métiers de soins. Le Dr Carline Amiel, qui exerce depuis vingt ans à l’Hôpital Foch, a choisi de prendre ses distances de l’approche traditionnelle centrée sur la seule alternative aptitude/inaptitude – un cadre qui, pour utile qu’il reste sur le plan réglementaire, peine à rendre compte de la réalité et de la diversité des situations, et des marges d’accompagnement qui existent entre ces deux extrêmes.
Un retour après cancer se prépare en amont. Sa pratique s’appuie sur une conviction simple à énoncer, mais plus exigeante à mettre en œuvre : un retour après cancer se prépare en amont, dans un dialogue construit dans la durée plutôt que décidé dans l’urgence d’une échéance administrative. La visite de pré-reprise — sollicitable par la salariée elle-même, son médecin traitant ou le médecin du travail — reste, à cet égard, un outil précieux et pourtant largement sous-utilisé. Elle permet d’éviter ce que l’on nomme le « deuxième échec » : celui, pour la soignante-patiente, d’un retour à l’emploi raté, après avoir déjà traversé l’épreuve du cancer.
C’est dans cet esprit qu’avec Sabrine Berrada, psychologue du travail et maintenant directrice du Centre, le Dr Carline Amiel a créé en 2023 le Centre Prévention et Travail de l’Hôpital Foch, qui permet aux professionnel.le.s de santé de l’établissement de réaliser leur dépistage sur leur temps de travail, dans une confidentialité garantie, indépendante du système d’information hospitalier. Un mélanome y a été détecté dès le premier jour d’ouverture. Ce que ce dispositif donne à voir, c’est qu’un autre rapport à la prévention et au dépistage est possible au sein même d’une institution de soins – en en faisant une priorité explicite.
Symétrie des attentions, facteur humain : ce que nos trois regards ont en commun
Le troisième apport traverse l’ensemble de nos échanges, la vraie attention à la personne-patiente. Avec le double défi : la soignante-patiente ne souhaite pas être traitée comme une patiente à part. Et en même temps, elle veut continuer d’être reconnue comme la professionnelle qu’elle est, sans que sa maladie ne devienne le prisme permanent à travers lequel on la regarde. C’est cette question du regard des autres – celui des collègues, de l’encadrement, de l’institution – qui est revenue, sous des formes différentes, tout au long de la table ronde.
La question des données, un vide à combler
L’absence de données sur ce sujet n’est pas un simple manque statistique : elle dit quelque chose de la place qu’on accorde, ou pas, à cette question, et sur le fond, aux personnes elles-mêmes. Les données existent pourtant certainement, quelque part dans les systèmes d’information des établissements de santé ; elles ne sont sans doute pour l’instant encore ni identifiées, ni agrégées, ni analysées, ni mobilisées à des fins de prévention ou de gestion des ressources humaines sur ce périmètre précis. C’est sur cette visée que nous souhaitons mobiliser des acteurs des data des cancers et des établissements de santé homologues, ou nationaux, pour constituer une base de données dédiée. Le dialogue des terrains et des savoirs, pour progresser, a besoin de données solides : c’est une priorité modeste dans sa formulation, mais structurante dans ses effets.
Un autre angle mort : les professions libérales
On notera aussi qu’il existe, à l’intérieur même de cet angle mort, un autre angle mort : celui des soignantes en exercice libéral — infirmières, kinésithérapeutes, sage-femmes — qui elles aussi sont atteintes de cancer, avec les mêmes taux d’incidence ; on peut estimer à environ 1 000 le nombre de femmes exerçant en libéral diagnostiquées d’un cancer chaque année (6). Ces professionnelles ne bénéficient d’aucun suivi systématique, d’aucun chiffre consolidé, d’aucun dispositif pensé pour elles. Une évolution récente, encore mal connue, leur permet désormais d’accéder au socle commun de suivi en santé au travail proposé par les SPST interentreprises — une ouverture réelle, mais qui reste à faire connaître.
Une question d’éthique, autant que de bonne gestion du capital humain
Dix ans après la première alerte que nous nous posions au Cercle, la question n’a pas changé de nature au point d’être méconnaissable — mais elle s’est déplacée. Ce n’est plus seulement un dilemme clinique individuel face à un diagnostic prédictif. C’est devenu, presque silencieusement, une donnée structurelle de gestion : avec une femme sur trois confrontée au cancer au cours de sa vie, ce n’est plus une éventualité isolée qui pèse sur une équipe de dix soignantes, c’est, statistiquement, plus d’un tiers d’entre elles qui y seront un jour confrontées au cours de leur carrière.
Adresser ce sujet relève d’abord d’une exigence simple : une institution dont la vocation est de soigner ne peut continuer d’ignorer que celles qui soignent sont elles-mêmes exposées, et qu’elles méritent une attention au moins équivalente à celle qu’elles portent aux autres. À côté de la nécessaire attitude en symétrie des attentions, c’est fondamentalement, pour les employeurs des établissements de santé, une question de vigilance apportée au capital humain, dans un secteur déjà confronté à des tensions de recrutement et de fidélisation qui ne vont pas en s’apaisant.
Nous souhaitons poursuivre, dans les mois qui viennent, le travail engagé en mars 2026 — en associant établissements employeurs, services de santé au travail et institutions de recherche, pour que les soignantes qui deviennent patientes ne restent pas, plus longtemps, l’impensé de nos organisations.
Symétrie des attentions : une exigence de tous les instants
Le soin porté aux patients se nourrit directement de l’attention que l’institution sait accorder à ses propres forces vives.
Lorsque la maladie frappe celles qui ont précisément pour mission de soigner, cette symétrie des attentions devient une évidence humaine et organisationnelle.
Préserver ce capital humain si précieux requiert bien plus qu’une simple gestion de l’aptitude ou des postes ; cela exige un supplément d’âme, une écoute fine et un tact à la mesure de leur engagement quotidien.
C’est avec cette même exigence de regard et de solutions concrètes que nous poursuivrons ce travail lors de notre prochain rendez-vous, le 6 juillet. ¡
Le Cercle Entreprises & Santé : provoquer des rencontres
qui font avancer les idées, les pratiques et les organisations.
Notes de fin de document (Sources et références)
(1) Hassaine Y., Jacquet E., Seigneurin A., Delafosse P. (2022), « Evolution of breast cancer incidence in young women in a French registry from 1990 to 2018 », Breast Cancer Research, décembre 2022 — données issues du registre du cancer de l’Isère (réseau Francim). Taux d’incidence standardisés calculés pour les tranches d’âge 30 ans (+63 % entre 1990 et 2023) et 40 ans (+33 % sur la même période). PMC :
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12351116/
(2) Critical Reviews in Oncology/Hematology, 2024 — Étude européenne sur les survivants du cancer en âge de travailler.
(3) Chiffre 10 000 : le taux d’incidence annuel du cancer de 0,55 % est celui utilisé par les registres épidémiologiques nationaux pour les femmes en âge de travailler (réseau Francim/INCa). Appliqué aux effectifs du secteur hospitalier et médico-social — entre 1,8 et 2 millions de femmes, dont environ 900 000 soignantes stricto sensu à l’hôpital et environ 600 000 dans le secteur médico-social (DREES, 2024) —, il produit une estimation de 10 000 nouveaux cas par an sur ce périmètre (hypothèse basse, hôpital public + privé), dont 5 000 chez les soignantes stricto sensu
(4) Institut national du cancer (INCa), Panorama des cancers en France, édition 2023.
(5) Barnay T., Ben Halima M., Duguet E., Lanfranchi J., Le Clainche C. (2015), « La survenue du cancer : effets de court et moyen termes sur l’emploi, le chômage et les arrêts maladie », Économie et Statistique, n°475-476, INSEE — citant Paraponaris A. et al. (2010), enquête Drees-Inserm. PDF :
https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/1377664/es475i.pdf
(6) Estimation Cercle Entreprises & Santé, par application du taux d’incidence annuel (0,55 %) aux effectifs féminins en exercice libéral recensés par la DREES (infirmières, kinésithérapeutes, sages-femmes), 2025. Aucune donnée officielle équivalente n’existe à ce jour.
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