Santé Publique et Santé – Travail :
la fin du cloisonnement ?
Les risques ne s’additionnent pas, ils se multiplient :
ce que l’exposome nous oblige à changer
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Santé Publique et Santé – Travail :
la fin du cloisonnement ?
Les risques ne s’additionnent pas, ils se multiplient :
ce que l’exposome nous oblige à changer
*
par
Jacques Bouvet, Président du Cercle Entreprises et Santé
Jean Marie Fessler, Vice-président délégué de la Fondation MGEN pour la santé publique, Professeur associé Stanford University
Anne-Marie de Vaivre, prospective et santé globale au travail, Fondatrice du Cercle Entreprises et Santé
En écho à la réunion « Club » du 25 juin 2026, en rencontre-échanges avec le Dr Anne Carole Bensadon

La 200e réunion interne en configuration « Club » du Cercle Entreprises & Santé a marqué un écho puissant à ses origines et fondations. Interroger à nouveau l’articulation entre santé publique et questions de santé globale et travail, c’est revenir au cœur même de la première réunion du Cercle en 2007. À l’époque, les réflexions s’ouvraient sous le spectre de la première grande pandémie contemporaine – la grippe aviaire H5N1 – et de ses impacts systémiques sur les entreprises et les établissements de santé, en santé au travail comme en santé publique.
Pour ce jalon hautement symbolique de la 200e rencontre, le Cercle a eu le plaisir de recevoir le Dr Anne-Carole Bensadon, Inspectrice générale des affaires sociales (IGAS), pour un échange libre sur les avancées et dimensions encore à creuser sur les interfaces actives entre santé publique et santé travail
Ce grand moment de partage et de prospective a mis en lumière des diagnostics structurels sans concession, tout en ouvrant des leviers d’action concrets pour bâtir une véritable prévention intégrée.
Le premier constat partagé réside dans un paradoxe très français. D’un côté, l’approche populationnelle de la santé publique (portée historiquement par le ministère de la Santé) ; de l’autre, l’approche par postes de la santé au travail (sous la tutelle du ministère du Travail). Ces deux mondes, leurs cultures, leurs corps de métier et parfois leurs systèmes de valeurs se sont longtemps ignorés. Sur le fond, le cloisonnement des tutelles a engendré et engendre toujours un coût social et économique majeur, limitant drastiquement la capacité à concevoir et déployer des programmes de prévention globale interconnectés, et visant clairement l’efficacité opérationnelle, en matière de santé globale, comme en matière de préservation du capital humain.
Pourtant, la réalité biologique et humaine ignore ces frontières administratives. C’est tout le sens de la logique d’exposome[1], désormais de plus en plus installée mondialement – et que nous avions commencé d’aborder au Cercle en décembre 2021 – : la santé individuelle est le produit d’une combinaison intriquée d’expositions professionnelles, personnelles, environnementales et comportementales. En univers scientifique comme en milieu professionnel, les facteurs de risque ne s’additionnent pas : ils se potentialisent, et donc s’affectent d’un coefficient multiplicateur. À l’image bien connue du couple amiante/tabac, les effets ne relèvent pas d’une addition mais d’une multiplication : le tabac seul multiplie par 10 le risque, l’amiante seule par 5, leur combinaison par 50.
Si la notion d’exposome progresse désormais chez les chercheurs[2] et quelques pilotes de politiques publiques, son opérationnalisation sur le terrain – notamment question sensible et cruciale, pour son établissement, de la traçabilité des expositions en milieu professionnel – reste un chantier ouvert où la pédagogie doit nourrir l’action.
Le besoin de décloisonnement est accentué par les transformations profondes du travail lui-même, qu’il s’agisse de production industrielle ou bien de services. Nous assistons à un élargissement du périmètre des contraintes : les charges physiques historiques se complètent ou s’alourdissent désormais de charges cognitives et émotionnelles. Dans l’industrie, l’opérateur qui manipulait directement la matière devient superviseur d’écrans et d’alertes – la charge physique cède la place à une vigilance attentionnelle continue. Dans les métiers de service et de relation, c’est la charge émotionnelle qui s’impose comme un travail à part entière, largement invisible aux outils de mesure classiques. Et jusque dans les bureaux, la sollicitation numérique permanente introduit une fatigue attentionnelle inédite, propre à l’économie de la connaissance.
Dans tous les cas, la charge ancienne ne disparaît pas : elle se double d’une charge nouvelle, que les dispositifs de prévention, construits sur le seul modèle physique, peinent encore à voir[3].
Ces mutations modifient en profondeur tous les métiers de l’entreprise, à commencer par ceux de la prévention. Les ergonomes, longtemps focalisés sur le geste et la posture, doivent désormais intégrer la charge cognitive et organisationnelle ; les médecins du travail, au-delà du diagnostic individuel, sont appelés à un rôle plus systémique et préventif ; les infirmiers, en particulier, voient leur fonction s’élargir vers la prévention primaire de terrain. Tous doivent réinventer leurs grilles de lecture pour diagnostiquer ces nouveaux risques et guider les organisations.
Face à cette complexité, la pluridisciplinarité devient une condition absolue : aucune expertise spécifique, aucune profession ne peut porter seule la prévention. Le modèle d’avenir repose sur des équipes mixtes et des regards croisés (médecins, infirmiers, préventeurs, psychologues, ergonomes, directions RH et RSE, économistes, managers privés et publics de la santé).
Sur le terrain, le rôle des infirmiers du travail devient majeur. Par ailleurs, offrir aux médecins, infirmiers et professionnels de la prévention la possibilité de construire des parcours hybrides entre santé publique et santé au travail constitue un puissant levier d’attractivité, à un moment où ces métiers se réinventent en profondeur
Trois leviers majeurs ont fait consensus lors des échanges pour accélérer la convergence :
[1] Making Every Contact Count (MECC) : dispositif développé par le NHS britannique depuis 2010, qui structure toute interaction entre un professionnel (santé, social, ou autre secteur) et une personne comme une occasion brève de prévention primaire — quelques minutes suffisent, sans alourdir la charge de travail existante. Le modèle est aujourd’hui déployé à l’échelle du NHS et des collectivités locales britanniques, et fait l’objet d’un cadre de référence national (consensus statement, Health Education England / NHS England). Le retour sur investissement est documenté jusqu’à £23,70 pour £1 investi dans la promotion de l’activité physique (NHS Confederation / Carnall Farrar, 2024).
Sources : NHS England, Making Every Contact Count (MECC): Consensus Statement — www.england.nhs.uk/publication/making-every-contact-count-mecc-consensus-statement ; NHS England, ressources MECC — www.hee.nhs.uk/our-work/population-health/our-resources-hub/making-every-contact-count-mecc
[2] Visio table ronde du Cercle E&S 21 janvier 2021 15h00- 17h30 « Besoins de data, ‘one health’ et gouvernance en Santé-Travail : quels défis ? »( table-ronde en distanciel / captation dans les locaux du Cercle) https://www.cercle-es.com/2021/01/04/21-janvier-21-one-health-besoins-de-data-et-sante-predictive-visioconference/
[1] cf. 1e réflexion-échanges du Cercle sur le sujet, le décembre 2021 “Le concept d’Exposome, programmes et perspectives en Santé environnement, Santé-Travail, et responsabilités des acteurs” : rencontre avec le Pr Robert Barouki, Professeur de Biochimie Université Paris Descartes, Directeur de l’unité Inserm 1124 – Chef du Service de Biochimie Métabolomique et Protéomique, Hôpital Necker Enfants Malades » (Replay et documents espace abonnes du site Cercle)
[2] En Europe, le point majeur est le European Human Exposome Network (EHEN), lancé en 2020 avec 9 projets et un financement d’environ 105 à 106 millions d’euros selon les sources officielles. La page de la Commission précise les 9 projets du réseau et les grands thèmes couverts : qualité de l’air, bruit, produits chimiques, urbanisation et santé. L’Europe est donc aujourd’hui l’espace le plus structuré institutionnellement sur l’exposome.research-and-innovation/ cf. programme européen Exposome lancé en 2020. En France, cf. Roquelaure Y, Luce D, Descatha A, Bonvallot N, Porro B, Coutarel F. Un modèle organisationnel de l’exposome professionnel. médecine/sciences (m/s), 2022;38(3):288-293. DOI: 10.1051/medsci/2022022. https://www.medecinesciences.org/fr/articles/medsci/pdf/2022/03/msc200747.
[3] Ces mutations touchent tous les secteurs, sous des formes différentes. Dans l’industrie, le passage de la manipulation directe au pilotage à distance déplace l’effort du geste vers la vigilance continue face aux écrans et aux alertes. Dans la logistique, la cadence est désormais pilotée par des outils numériques de suivi en temps réel, ajoutant une pression temporelle constante à l’effort physique. Dans les métiers de la relation client et du soin, la charge émotionnelle – gérer l’urgence, l’insatisfaction ou la souffrance d’autrui – constitue un travail à part entière, rarement reconnu comme tel. Dans le tertiaire enfin, la multiplication des sollicitations numériques et la disponibilité permanente induisent une fatigue attentionnelle propre à l’économie de la connaissance. Dans chaque cas, la charge historique ne s’efface pas : une seconde couche, cognitive ou émotionnelle, vient s’y superposer – largement absente des outils de mesure et de prévention conçus pour la seule pénibilité physique.
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